La force du présent
Le présent précède le passé
Je vais commencer par un autre paradoxe : la représentation courante que nous avons tous du temps (et quand je dis "tous" je m’y inclus) dans notre expérience quotidienne est très claire, il y a le passé, ensuite le présent, puis l’avenir, c’est simple.
Or ce que je vais essayer de soutenir ici, c’est que cela ne fonctionne pas comme cela.
C’est que le temps, ce temps auquel nous ne pouvons pas échapper, ce temps qui est constitutif de l’existence humaine dans sa continuité et dans sa finitude, ce temps commence par le présent, et le passé n’est jamais que ce dont je me souviens en ce moment. Pour que je puisse me souvenir de quelque chose, il faut d’abord que je l’aie vécu présentement.
Donc je choisis de commencer par cette affirmation, qui est que le présent précède le passé.
Le passé et l’avenir présents
Cela nous oblige, si l’on accepte d’entrer dans cette perspective-là, à cesser de regarder le passé comme une réalité objective.
Le passé ne peut jamais être que le regard porté après coup sur quelque chose. Si je parle de moi, je peux dire que je n’ai jamais vécu dans le passé, et si j’ose une généralisation, je peux dire que sans doute personne non plus n’a jamais vécu dans le passé.
Nous ne vivons jamais que dans un présent, et le passé n’est qu’une manière présente de s’orienter ou d’aller vers. On pourrait penser ici à la fonction ego de la Gestalt-thérapie, cette fonction qui permet de s’orienter dans l’expérience.
Le passé n’est donc pas une réalité, mais ici le langage commun ne nous aide guère : en effet, quand nous disons "le passé", il s’agit d’un substantif, qui nous fait nécessairement penser à une réalité. Il faudrait presque changer complètement de langage et de vocabulaire, mais c’est évidemment impossible, et je continuerai donc à parler du "passé" mais ce sera toujours à entendre avec des guillemets.
Renoncer au "passé", cela revient à dire qu’il s’agit seulement d’une façon présente de s’orienter, d’une façon présente de regarder, de donner du sens, de souffrir, d’éprouver du plaisir, en un mot, d’être au monde.
Le présent "contient" donc la visée vers le passé mais aussi la visée vers l’avenir. En effet, l’avenir non plus n’existe pas, l’avenir non plus n’est pas une réalité objective : l’avenir, ou le futur, je n’y vis jamais. Ce qu’on appelle "l’avenir" n’est jamais qu’une manière présente d’anticiper quelque chose.
Parler de la force du présent, si l’on regarde la temporalité de la manière dont je viens de la décrire, devient une banalité puisque, de toute façon, seul existe le présent comme "réalité", en tant qu’expérience vécue.
Cela permet de dépasser ou de prolonger un peu la réflexion de Pierre Van Damme tout à l’heure, à propos de ce qu’il y aurait de juste ou de pertinent à vouloir se couper de l’avenir ou du passé.
Si l’on regarde la temporalité de la façon dont j’essaie de vous la présenter et que je n’ai pas inventée, c’est elle qui nous vient de Husserl et de Heidegger, (phénoménologie oblige), on ne peut pas séparer passé, présent et avenir comme autant de réalités qui se succéderaient sur la ligne du temps.
Le regard sur le passé, sur ce qui a été ou le regard sur ce qui va venir, ce sont toujours des regards présents. Le présent, c’est ce qu’on appelle le "maintenant" dans la perspective de gestaltiste.
Le "maintenant" englobe nécessairement un regard en arrière et un regard en avant.
Ce sont là des thèmes qui ont été repris par Binswanger, le fondateur de la Daseinanalyse. Binswanger précise que la visée vers le passé tout comme la visée vers l’avenir sont constitutives de tout moment présent.
Le "maintenant" n’est pas un pur moment qui serait déconnecté de tout le reste. Pour être vraiment dans le présent, pour être présent à ce qui se passe ici maintenant, j’ai besoin d’être présent à ce qui a été et à ce qui va venir.
Par exemple, il y a quelques jours, à Nantes, j’ai déjà fait une intervention sur à peu près le même thème que celui d’aujourd’hui et il est bien évident que cette expérience d’il y a quelques jours est présente, là, en ce moment, et qu’elle me sert pour organiser ce que je suis en train de dire.
Mais, pour autant, je n’ai pas besoin de réfléchir à cela, mon discours se construit spontanément, sur fond de ce discours passé, sur fond aussi de ce que, il y a plusieurs semaines déjà, j’avais, dans un autre présent, anticipé, et de ce que je souhaite maintenant développer d’autre dans les minutes qui vont suivre
C’est dire que la visée vers le passé est présente, là maintenant, et qu’un présent qui ne serait pas en même temps visée vers le passé et aussi vers l’avenir, n’aurait pas beaucoup d’intérêt.
C’est bien parce que ces trois visées sont présentes en même temps que quelque chose de nouveau peut advenir, et si le présent et intéressant c’est justement par la nouveauté qu’il constitue, à la fois comme forme sur fond du passé, et comme fond pour une figure à venir.
Quand je dis qu’il ne saurait y avoir de visée vers le présent sans visée vers l’avenir, je veux dire par exemple que là, tout de suite, ce qui me permet aussi de construire ce que je suis en train de dire, c’est la conscience que j’ai que tout à l’heure il va y avoir un débat, et que donc il vaut mieux que je raconte n’importe quoi. "Passé", "présent", "avenir" ne sont plus à regarder comme des réalités qui se succéderaient et qui seraient distinctes les unes des autres, la seule question importante devenant alors celle de savoir ce qui dans le moment présent est dominant. Ce qui est dominant, est-ce mon orientation vers le passé, ou mon orientation vers l’avenir, ou encore mon orientation vers ce qui est "juste là maintenant" ?
Ceci nous oblige à laisser de côté certaines manières de travailler de la Gestalt-thérapie des années 70 ou 80, époque à laquelle le patient pouvait s’entendre dire par le thérapeute "le passé ne m’intéresse pas, on va juste rester sur ce qui est là maintenant", ou "le futur ne m’intéresse pas", ce qui a pu amener à une réduction et à une distorsion de l’expérience, réduction et distorsion énormes, et souvent terrorisantes.
De la répétition à la nouveauté
Je dois dire que je me méfie beaucoup en particulier du concept de "répétition", de ce concept de répétition qui peut se révéler être un concept pathogène, c’est-à-dire générateur de pathologie. C’est que, si l’on est dans cette forme de présence que j’essaye de décrire, dans cette forme de présence à l’expérience présente, il y a toujours de la nouveauté, et il ne peut donc pas y avoir une pure répétition à l’identique. Il peut certes y avoir des éléments semblables, mais quand le patient ou la patiente me dit "Je vais vers mon troisième divorce et ça se passe toujours de la même façon", j’ai envie, et parfois je le fais, de dire : "Non, ce n’est pas possible".
Ce qui me paraît important c’est que le patient, ou la patiente, mais aussi le thérapeute évidemment, puissent prendre conscience de la petite nouveauté qu’il y a là maintenant.
Cette petite nouveauté n’est pas forcément un bouleversement, ni une révolution, ni une découverte qui va changer la vie, mais elle permet de passer d’une présence orientée vers le passé à une présence orientée vers l’à venir.
Et quand les patients me disent : "Je répète", ce que je trouve important, c’est d’entendre la souffrance qu’il y a dans le "je répète", c’est d’entendre comment ils sont touchés, comment c’est difficile pour eux de se rendre compte que ça va encore être un échec et encore de la souffrance.
Bien entendu il est fondamental d’entendre cela, de l’accueillir et de lui laisser de la place, mais je crois qu’il est aussi très important d’aider la personne à regarder ce qu’il y a de différent cette fois-là.
De regarder comment ça s’est passé, à quel moment, dans quel contexte, avec quelles sensations, quelles émotions, et de vérifier s’il s’agit bien toujours de la même chose, ou si cette fois il y a quelque chose d’un peu différent.
En soi c’est peut-être une toute petite chose, mais l’important n’est pas cette nouveauté en elle-même, c’est le fait que la personne en prenne conscience et que cela lui permette de vivre davantage au présent.
Une des définitions de la névrose pourrait être l’impossibilité à se tenir dans le présent et cette impossibilité est confortée par des représentations courantes sur le temps et la répétition, que les thérapeutes contribuent parfois à renforcer, en portant eux aussi leur attention sur ce qui se répète, sur ce qu’il y a de semblable et peut-être pas suffisamment sur ce qu’il y a de nouveau, sur ce qu’il y a de différent.
Le présent détermine le passé en tant qu’histoire que l’on se raconte Un autre exemple, celui d’une femme qui, au bout de quelques mois de thérapie, me dit, regardant une reproduction de tableau accrochée au mur : "Tiens ce tableau, là, il n’était pas là avant." Et je lui réponds qu’il a toujours été là, du moins, depuis le début de sa thérapie.
Elle continue alors à regarder autour d’elle, en découvre d’autres, et me dit que ceux-là avant n’étaient pas là non plus.
Et là encore je la détrompe.
On peut se demander quel rapport il y a entre cela et la névrose ou la souffrance ? Eh bien, sans doute un rapport fondamental, qui est que ce jour-là, il s’est passé quelque chose pour elle, qui a fait qu’elle a pu être présente à l’environnement autrement. Mais pour autant, que s’est-il vraiment passé ? Je n’en sais rien.
En tout cas, il était important pour moi de rester présent avec elle sur cette découverte de ce tableau qui était au mur et qui, en soi, n’a pas grand intérêt.
Ce qui est intéressant, c’est la découverte du moment, c’est la surprise.
Cette femme aussi, tout comme dans le cas précédent, me disait volontiers "J’en suis toujours là, au bout de 15 ans." Eh bien, non, et quand nous avons commencé à regarder, qui elle était il y a 15 ans et qui elle est maintenant, le changement est apparu comme une évidence.
Ce type de constat, que du changement, non seulement est possible, mais a déjà été, et que donc la personne est capable de changer, c’est déjà une bonne part du travail de thérapie. Mais, encore une fois, ce n’est pas le constat froid et "objectif" qui compte, c’est bien plus le surgissement inattendu de cette prise de conscience, le présent de ce surgissement qui fait événement et rupture.
Ici encore, c’est pour moi une illustration de l’importance du présent dans le travail de thérapie.
Ceci ne veut pas dire qu’il ne soit pas important d’aller regarder ce que la personne a vécu dans son histoire mais ce que l’on va regarder, dans cette perspective-là, ça n’est pas comment le passé détermine le présent, mais c’est bien plus comment le présent détermine le passé en tant qu’histoire que l’on se raconte.
Qu’est-ce qui fait qu’en ce moment-ci dans ma vie, en ce moment-ci dans cette séance de thérapie avec vous, je regarde mon histoire de telle ou telle manière ? Je ne dis pas non plus qu’on puisse la regarder de n’importe quelle manière, bien entendu, on ne peut pas faire que les choses qui ont été n’aient pas été.
Mais si l’on fait du passé une réalité, alors ce "passé" ne peut plus être regardé que d’une seule manière, et ici je voudrais citer une phrase de Stern : "(…) l’expérience présente, dit-il, doit être en mesure de modifier le passé (…) Si le présent ne peut pas faire ça, autant tirer un trait sur le changement thérapeutique".